L'expertise des passionnés du chaume

La première question contient une possibilité d'équivoque quant au terme de restauration. Selon ma sensibilité, une restauration en bâtiment, consiste à remettre en état un bien qui ne l'était plus. Au mieux, le résultat confine au travail neuf… En chaume, compte-tenu qu'un toit s'use, comme un pneu sur la route, la restauration n'est pas envisageable ; on ne compensera pas l'usure. On ne peut qu'entretenir ce qui conforte la longévité. Moyennant une main-d'œuvre spécialisée et quelques fournitures accessoires, on peut prolonger d'au moins 10 ans une toiture vétuste dont la valeur vénale est nulle. Enfin, on peut la remplacer, ce qui implique la dépose systématique du chaume et l'élaboration d'un ouvrage neuf.

Les toitures en paille tombent en désuétude au profit des roseaux. Les pailles de céréales ont été appréciées pendant des siècles, mais les traitements et manipulations génétiques ont eu raison des  performances de leurs tiges. Alors que les graines bonifiaient, les tiges ont vu leur résistance s'amoindrir au point que leur structure s'altère sous l'effet du ruissellement pluvial, réduisant à peu d'années la pérennité d'un savoir-faire remarquable. Les chaumiers utilisant la paille sont devenus rares, car ils sont confrontés au défi permanent de trouver une fourniture cultivée à l'ancienne et dont même la graine se doit de prendre origine en-dehors de la filière agricole. Le roseau est devenu le constituant du toit de chaume, la filière d'approvisionnement est structurée et la qualité est fiable.

La qualité du matériau porte sur sa forme et sur le niveau de nettoyage avant la mise en bottes. Parce qu'il est essentiel, ce choix incombe normalement à « l'homme de l'art » qu'est le chaumier ; il endosse alors toute la responsabilité du devenir de l'ouvrage. Le bon matériau se doit d'être hydrophobe pour rester indifférent à la présence de l'eau qu'il éconduit. Cette propriété fondamentale peut être altérée par un stockage « entassé mouillé » générant un processus de fermentation qui déstructure le roseau qui devient alors « hydrophile ». Cependant, un roseau coupé un jour de pluie ne sera pas altéré s'il a séché ouvert à l'air libre. Le test est simple : vous rompez un roseau : s'il  se sépare en deux, c'est nul ; s'il reste relié par des fibres, c'est bon !

On recherche bien sûr une rectitude du roseau car il est plus difficile de mettre en œuvre une botte courbe : lorsqu'on tape sur l'une des extrémités de la botte pour que l'alignement soit parfait, elle se relève de l'autre ! ensuite, on choisit généralement des bottes de dimensions variables car l'artisan, selon la zone de toit où il intervient, (en plein toit, pour réaliser une lucarne etc…) mettra des bottes petites, moyennes ou grandes, des pointues ou des feuillues.

Deux techniques rivalisent en qualité, faisant appel au même bon sens. Elles ne diffèrent que par la stratégie de pose. La technique horizontale dite Hollandaise consiste à répartir sur plusieurs mètres d'une ligne horizontale des bottes de roseaux qui seront pressées contre la charpente par une fine barre et des fils métalliques galvanisés. La méthode verticale dite Normande reprend cette même répartition horizontale réduite à 1 ml ou moins, puis le poseur recommence 30 cm plus haut et constitue une bande verticale. Il s'autorise ainsi un accès latéral au-dessous de son ouvrage et se dispense des barres rigides. Dans tous les cas, il s'agit de disposer des végétaux en recouvrement selon un savoir-faire régi par le bon sens. Choisir de dresser des m². Selon l'horizontale ou la verticale ne présume pas d'une meilleure qualité finale. La méthode horizontale s'avère plus rationnelle en termes de rendement et rallie la majorité des chaumiers.

Non. Que l'on utilise l'une ou l'autre des méthodes, le principe général est de bien enfouir les ligatures en métal dans l'épaisseur du toit qui est au moins de 25 cm en haut et de 30 cm en bas. Les fils et les barres galvanisés doivent être corrodés le plus tard possible et cette corrosion est inévitable car le toit s'use de 3 à 4 mm chaque année. Lorsque le toit a été bien réalisé, le métal se situe idéalement à moins 15 cm dans le toit et n'apparaît à la surface qu'au bout de 30 ou 40 ans ; il rouille et finit par casser, ce qui libère les roseaux. L’épaisseur est certes rassurante. Cependant, elle ne cautionne pas systématiquement la longévité de l’ouvrage. Là encore, l’intelligence de pose et la conscience professionnelle priment. Le critère réel de longévité est l’épaisseur de roseaux qui recouvre la structure métallique. L’autre critère de durée de vie est la pente du versant. L’idéal est 60° et augure d’au moins 40ans de durée, alors qu’à 37° la durée peut être réduite à 20ans. Les roseaux gros et longs ont une résistance supérieure aux roseaux courts et coniques, mais les roseaux gros sont d’aspect grossier et ne permettent pas d’épouser des formes compliquées.

Selon la méthode horizontale, employée par 95% des chaumiers en Europe, le fil de fer galvanisé fixe les roseaux au liteau en association avec une barre de métal galvanisé de 5 à 6mm de diamètre, qui exerce une pression régulière sur les roseaux. Pour conduire le fil de fer derrière le liteau, une première aiguille constituée d’un tube fendu conduit le fil derrière le liteau ; une seconde, dont l’extrémité est un anneau, remonte le fil. Ainsi les deux extrémités du même fil se trouvent situées de part et d’autre de la barre. Il suffit alors de nouer en exerçant une pression forte sur les roseaux. L'obligation de résultat est de fixer des roseaux sur une charpente en recherchant une pérennité de l'ordre de 40 ans. Il existe des systèmes par clous, par vis, par crochets, par fils de fer, par liens végétaux, avec des barres d'osier…rien n'est interdit si le résultat respecte les critères de longévité. Ceux de la méthode verticale n'utilisent que du fil de fer galvanisé (ou inox) ; ceux de la méthode horizontale utilisent deux aiguilles pour envoyer et récupérer le fil métallique autour des liteaux (petites lattes de bois comme pour les tuiles ou ardoises). La dernière évolution nous vient du Danemark sous forme de fils inox noués en usine autour d'une vis à bois ; plus d'aiguilles, une visseuse suffit pour relier la barre métallique à la charpente.

Oui. C'est extrêmement important pour la bonne tenue du toit. On doit effectuer une pression suffisante pour que le toit soit bien serré à l'origine puisqu'il aura irrémédiablement tendance à se desserrer, suite à la dessication du roseau. La pression, forte à l'origine, devient juste suffisante quelques années plus tard et pallie au glissement redouté des roseaux.

Non ! les diverses stratégies de mise en œuvre requièrent le même bon sens pour satisfaire aux critères de longévité. Il reste à déplorer qu'un chaumier malicieux peut élaborer une toiture fort esthétique et de mauvaise qualité (c'est-à-dire sans pérennité) Les différences stylistiques d'une toiture chaume s'expriment par le positionnement de la tranche du toit en bas de toiture et autour des fenêtres, là où on voit l'épaisseur. Dressée par un Normand, la tranche sera perpendiculaire au versant ; en bien d'autres régions, la tranche sera dressée selon un plan horizontal, ce qui prolonge avec élégance la toiture et accroit le débord.   En effet, une toiture de 32 cm présente une tranche horizontale de 40 cm ce qui ajoute au débord initial de la charpente et offre un abri de 0,70 cm à 1 ml autour de la maison. Cet avantage altère l'ensoleillement. Libre de normes, la toiture chaume s'apparente à la création artistique et dépend de la conscience professionnelle du chaumier. Les goûts et les couleurs, ça ne se discute pas ! En chaume, l’uniformité de surface n’est pas un critère d’étanchéité. La toiture peut présenter une surface « lunaire » et être parfaitement efficace. Les garanties légales ne portent que sur l’aptitude à être étanche et à protéger longtemps l’habitation. Le client attend de son chaumier une surface plane et une épaisseur régulière, particulièrement en bordures. On tolère que l’épaisseur se réduise de 5cm vers le sommet. Certains chaumiers pratiquent des prix si bas qu’ils n’ont pas le temps de soigner l’esthétique alors que le toit est d’une constitution convenable. En ce cas, le recours est aléatoire, car les critères de forme sont subjectifs et justifient une entente préalable entre le chaumier et le client. Le meilleur acte de prudence est de visiter des réalisations et d’entendre les commentaires des clients. Les engagements du chaumier quant à la planéité, la régularité des bordures et les épaisseurs peuvent figure sur le devis. Sinon, un chaumier peu scrupuleux peut prétendre que le  style rustique est sa marque de fabrique et le recours risque d’être éconduit si les critères techniques sont respectés.

Il existe des chaumiers prédateurs qui ont une enseigne attractive. La médiocrité de leur travail les oblige à exercer au travers de sociétés souvent récentes pour éconduire les recours et perpétuer leur prédation. L'ancienneté de la structure est donc une première caution . Mais cette ancienneté ne cautionne pas nécessairement son goût du travail bien fait. Les bons chaumiers connaissent bien les mauvais, car ils sont souvent appelés à intervenir pour réparer leurs malfaçons. La majorité des chaumiers en appétit de qualité aime à se rencontrer pour confronter leurs acquis, leurs problèmes, leurs idées novatrices au sein de l'association. Les mauvais chaumiers sont parfaitement conscients du mépris de leurs collègues et ne souhaitent jamais paraître en réunion ; cependant, il reste quelques excellents chaumiers qui ne souhaitent pas participer à l'essor de leur profession.

Il est souvent admis que « paiement vaut réception ». Pour exiger son solde, le chaumier doit avoir obtenu du client une réception de travaux sans réserves. Ce document est en outre le point de départ des garanties. Si le travail du chaumier ne satisfait pas le client, l’arbitrage de l’expert est la solution avant de s’orienter vers un procès coûteux et long. Cette démarche est quelquefois l’initiative du chaumier qui réagit à des exigences abusives du payeur. Attention ! si l’incompétence du chaumier, souvent un débutant, est établie par l’expert lors du procès, l’assurance décennale du chaumier peut retirer sa couverture ! en effet, elle couvre les vices cachés ou fortuits, non le manque de compétences ! En échange de la réception de travaux, le chaumier, lors de travaux neufs, doit fournir une attestation d’assurance décennale en cours de validité. Une lacune sur ce point est rédhibitoire et justifie pleinement la retenue du solde jusqu’à obtention dudit document.